Le cacao produit dans l’est de la République démocratique du Congo (RDC) continue d’être exporté illégalement vers l’Ouganda, où il est ensuite écoulé sur le marché mondial sous le label ougandais. Cette situation constitue une perte considérable pour l’économie congolaise et met en lumière les défis liés à la gouvernance du secteur agricole dans le pays.
Dans les provinces du Nord-Kivu et de l’Ituri, durement touchées par l’insécurité due à la présence de groupes armés, l’agriculture et notamment la culture du cacao restent des piliers essentiels de l’économie locale. Cependant, la faiblesse du cadre réglementaire et la porosité des frontières facilitent la contrebande vers l’Ouganda. Face à cette situation préoccupante, Justine Masika, responsable du département commercial de l’Office national des produits agricoles (Onapac), multiplie les actions de sensibilisation auprès des producteurs et exportateurs afin de limiter les exportations illicites. Elle insiste sur la nécessité de renforcer la traçabilité des produits agricoles congolais pour que le cacao produit en RDC contribue à l’économie nationale et ne bénéficie pas aux pays voisins. Dans cette optique, le gouverneur du Nord-Kivu a récemment signé un arrêté interdisant la vente illicite des produits agricoles. Par conséquent, l’Onapac a intensifié la surveillance aux points de sortie des plantations, ainsi qu’aux entrepôts en ville et aux postes-frontières avec l’Ouganda. Depuis janvier 2025, ces efforts ont permis d’intercepter environ dix tonnes de cacao et de café destinées à l’exportation illégale. Toutefois, certains acteurs du secteur agricole estiment que la contrebande est largement favorisée par les tracasseries administratives et la surtaxation en RDC. Mathe Kilolo, président de l’Union des négociants des produits agricoles au Congo, dénonce le nombre excessif de taxes imposées aux exportateurs et les difficultés d’accès aux financements. Selon lui, ces obstacles poussent les opérateurs économiques à privilégier les circuits illégaux, notamment vers l’Ouganda, où le climat des affaires est plus favorable. Cette situation est d’autant plus inquiétante que la flambée des prix du cacao sur le marché mondial a exacerbé les tensions et les violences dans l’est du pays. Depuis plus d’un an, des producteurs ont été victimes d’attaques perpétrées par des groupes armés tels que les Forces démocratiques alliées (ADF) et d’autres milices locales. Ces attaques ciblent souvent les champs de cacao, entraînant des pertes économiques et décourageant les investissements dans le secteur. Pourtant, depuis 2021, les armées congolaise et ougandaise mènent des opérations conjointes pour tenter de neutraliser ces groupes. Pour Christian Kayambya, économiste et analyste du secteur agricole, la contrebande du cacao congolais vers l’Ouganda est un phénomène organisé et bien structuré. Selon lui, près de 85 % du cacao exporté par l’Ouganda proviendrait en réalité de la RDC. Il explique que de nombreux investisseurs préfèrent s’installer en Ouganda, où ils signent des contrats avec des coopératives congolaises pour s’approvisionner en cacao. Une fois le produit acheminé illégalement, il est enregistré sous l’étiquette ougandaise, privant ainsi la RDC d’importantes recettes d’exportation. Kayambya pointe également du doigt la corruption qui gangrène presque tous les secteurs économiques du pays. Il estime que l’absence d’une politique agricole cohérente et efficace empêche la RDC de tirer pleinement profit de son potentiel dans la filière cacao. Il appelle ainsi l’État congolais à assumer ses responsabilités en mettant en place un cadre réglementaire rigoureux, en luttant contre la fraude et en encourageant les investissements dans la transformation locale du cacao. À cette problématique s’ajoute une autre menace pour le cacao congolais : la décision de l’Union européenne de retirer à ce produit son label biologique. En raison de l’insécurité persistante dans l’est de la RDC, les organismes de certification ne peuvent pas effectuer les contrôles nécessaires sur le terrain. Si cette mesure, prévue pour entrer en vigueur le 31 décembre 2025, est appliquée, elle pourrait fragiliser davantage la filière cacao en rendant le produit congolais moins compétitif sur le marché international. Face à ces défis, la société civile craint que la suppression du label biologique n’accentue encore plus la contrebande vers l’Ouganda. En l’absence de certification, les producteurs congolais pourraient être davantage tentés de vendre leur cacao sur le marché parallèle, échappant ainsi aux contrôles des autorités. La lutte contre la contrebande du cacao en RDC nécessite une action concertée entre le gouvernement, les acteurs du secteur agricole et les partenaires internationaux. Des réformes doivent être engagées pour assainir le climat des affaires, alléger la fiscalité sur les exportateurs, renforcer la surveillance aux frontières et sécuriser les zones de production. Seule une approche globale et cohérente permettra de redonner à la RDC le contrôle de sa filière cacao et d’en faire un moteur de développement économique durable.