MARCHÉ CARBONE : L’Afrique peut-elle reprendre le contrôle de ses richesses naturelles ?

Alors que les marchés du carbone apparaissent comme une nouvelle source de financement de la lutte contre les changements climatiques, l’Afrique dispose d’importantes ressources naturelles susceptibles de générer des crédits carbones. Mais entre opportunités économiques, intérêts des investisseurs et droits des communautés locales, le continent doit relever un défi majeur : valoriser ses richesses sans perdre le contrôle de son patrimoine naturel.

MARCHÉ CARBONE Légende : MARCHÉ CARBONE

L’Afrique possède un potentiel considérable dans le développement des marchés du carbone. Ses forêts, mangroves, terres agricoles et autres écosystèmes constituent autant de ressources capables de contribuer à la réduction des émissions de gaz à effet de serre. Pourtant, cette richesse naturelle ne garantit pas automatiquement des retombées économiques équitables pour les pays qui en sont les détenteurs. La question est désormais de savoir si les États africains disposent des moyens nécessaires pour négocier leur place sur ce marché et préserver leur souveraineté.

Le marché du carbone repose sur un mécanisme qui permet de valoriser financièrement les réductions ou les absorptions d’émissions de gaz à effet de serre. En général, un crédit carbone correspond à une tonne de dioxyde de carbone équivalent évitée ou retirée de l’atmosphère. Ces crédits peuvent être générés à travers plusieurs activités, notamment la préservation des forêts, la restauration des mangroves, l’agriculture durable, les énergies renouvelables et la gestion des déchets.

Pour les pays africains, ce mécanisme représente une possibilité de mobiliser des financements supplémentaires en faveur de la protection de l’environnement et du développement. Toutefois, l’accès à ces ressources exige des dispositifs rigoureux de mesure, de certification et de vérification des réductions d’émissions. Sans ces garanties, les crédits produits risquent de perdre leur crédibilité sur le marché international.

Des ressources convoitées, une souveraineté à préserver

L’intérêt croissant des investisseurs pour les espaces naturels africains soulève des interrogations sur le contrôle des terres et la répartition des bénéfices. Les initiatives liées au carbone bleu, notamment dans les zones de mangroves et les écosystèmes côtiers, illustrent cette situation. Au Liberia, par exemple, des discussions ont porté sur un projet concernant près d’un million d’hectares, soit environ 10 % du territoire national. D’autres pays, comme la Tanzanie, le Zimbabwe et la Zambie, sont également concernés par des initiatives de valorisation du carbone.

Ces projets peuvent contribuer à la conservation des écosystèmes et attirer des financements importants. Cependant, ils comportent des risques lorsque les populations concernées ne sont pas suffisamment informées ou associées aux décisions. La question foncière devient alors centrale : qui détient les droits sur les terres concernées ? Qui autorise l’exploitation des crédits carbone ? Et surtout, qui bénéficie réellement des revenus générés ?

En l’absence de règles claires et de mécanismes transparents, les communautés locales peuvent se retrouver privées de l'accès à des espaces dont elles dépendent pour leurs activités quotidiennes. Le risque est donc de voir la protection de l’environnement devenir un instrument de captation des ressources au détriment des populations.

La transparence, condition d'un marché équitable

Au-delà de la mobilisation des financements, la capacité des États à négocier les contrats constitue un enjeu déterminant. Certains intermédiaires peuvent chercher à acquérir des crédits à faible coût avant de les revendre à des prix plus élevés sur les marchés internationaux. Une telle situation peut réduire considérablement les bénéfices revenant aux pays producteurs.

Pour éviter ces déséquilibres, les experts insistent sur la nécessité de renforcer les capacités institutionnelles et techniques des États africains. Cela suppose notamment la mise en place de registres nationaux des crédits carbone, de systèmes fiables de mesure, de notification et de vérification, ainsi que de cadres réglementaires capables d'encadrer les investissements.

La participation des communautés locales doit également être garantie. Leur consultation préalable, leur consentement et leur implication dans la gestion des projets sont essentiels. De même, les contrats doivent préciser les modalités de partage des revenus et les bénéfices attendus pour les populations concernées. La création de crédits carbone ne doit donc pas se limiter à une opération financière : elle doit aussi produire des effets concrets sur les territoires.

Vers une meilleure maîtrise africaine du marché

Certains pays africains commencent à explorer des mécanismes leur permettant de mieux valoriser leurs ressources. Djibouti a notamment engagé, en 2023, une initiative de contribution carbone concernant les navires. Selon les éléments présentés par l'expert intervenant lors du webinaire, ce mécanisme aurait permis de mobiliser plusieurs dizaines de millions de dollars pour soutenir des projets à impact. Le Gabon a également engagé des démarches en 2025, tandis que d'autres pays étudient des dispositifs similaires.

Ces expériences montrent que les États africains peuvent développer leurs propres mécanismes de valorisation du carbone, au lieu de dépendre exclusivement des initiatives portées par des acteurs extérieurs. Cependant, leur réussite nécessite une coordination institutionnelle, une expertise technique et une capacité de négociation renforcée.

Dans cette perspective, la Banque africaine de développement entend accompagner les pays du continent. Son dispositif de soutien au marché du carbone prévoit notamment une enveloppe initiale de 100 millions de dollars, destinée à contribuer au développement des capacités et au financement des initiatives africaines. L'objectif est de permettre aux États de mieux structurer leurs projets et de les aligner sur leurs priorités climatiques et économiques.

La souveraineté au cœur des choix

En définitive, le marché du carbone constitue une opportunité pour financer la transition écologique et valoriser le patrimoine naturel africain. Mais cette opportunité ne se traduira pas automatiquement par un développement bénéfique aux pays concernés. Tout dépendra de leur capacité à définir les règles, à contrôler les projets, à négocier les contrats et à garantir une répartition juste des revenus.

L'enjeu dépasse donc la simple vente de crédits carbone. Il s'agit pour l'Afrique de ne pas devenir uniquement un fournisseur de ressources naturelles au profit d'acteurs mieux organisés et mieux outillés. La maîtrise des mécanismes de certification, la transparence des transactions et la protection des droits des communautés doivent désormais constituer des priorités.

Car reprendre le contrôle de ses richesses naturelles, c'est aussi s'assurer que les financements générés par leur préservation contribuent réellement au développement des territoires et au bien-être de leurs populations.


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