CHANGEMENT CLIMATIQUE ET SEQUESTRATION DES ZONES HUMIDES : Les mangroves de Togbin un puit carbone au sud du Bénin

À l’aube, lorsque la lagune s’éveille, Mr Koffi Totin pousse sa pirogue entre les racines enchevêtrées des palétuviers. Pendant des années, ce pêcheur de Togbin, au sud du Bénin, a coupé ces racines pour en faire du bois de chauffe, réparer sa case ou fumer le poisson. « On ne savait pas que ces arbres valaient plus debout que coupés », confie-t-il aujourd’hui, le regard désormais tourné vers la mangrove qu’il protège avec d’autres riverains.

Mangrove à Togbin Légende : Mangrove à Togbin

Togbin, localité côtière proche de Cotonou, abrite l’un des ensembles de mangroves les plus importants du littoral béninois. Ces forêts amphibies, à la frontière entre terre et mer, font partie des zones humides côtières. Selon la Convention de Ramsar, une zone humide est un milieu saturé ou inondé d’eau, de façon permanente ou temporaire, où la végétation et les sols sont adaptés à la présence d’eau. Les mangroves, quant à elles, sont des forêts de palétuviers qui se développent dans les zones tropicales et subtropicales, en eau salée ou saumâtre.

Longtemps perçues comme des terres insalubres, les mangroves révèlent aujourd’hui leur rôle stratégique dans la lutte contre le changement climatique. Elles appartiennent aux écosystèmes de « carbone bleu », capables de capter et de stocker d’importantes quantités de dioxyde de carbone (CO₂). Le Groupe d'experts intergouvernemental sur l'évolution du climat souligne que « les zones humides côtières figurent parmi les puits de carbone les plus efficaces de la planète ».

Une capacité de stockage exceptionnelle

La séquestration du carbone est le processus par lequel le CO₂ présent dans l’atmosphère est absorbé par la végétation grâce à la photosynthèse, puis stocké dans la biomasse (tronc, branches, feuilles) et surtout dans les sols. Dans le cas des mangroves, ce stockage est remarquable : une grande partie du carbone est enfouie dans des sédiments gorgés d’eau, pauvres en oxygène, ce qui ralentit sa décomposition. Ainsi, le carbone peut y rester piégé pendant des siècles, voire des millénaires.

Des études internationales estiment « qu’un hectare de mangrove peut stocker en moyenne plus de 700 tonnes de carbone, en tenant compte de la biomasse et des sols. À l’échelle mondiale, les mangroves couvrent moins de 1 % des forêts tropicales, mais elles représentent une proportion bien plus importante du carbone stocké dans les écosystèmes côtiers ». Le Programme des Nations unies pour l'environnement rappelle que « la dégradation des mangroves entraîne non seulement la perte de biodiversité, mais aussi la libération du carbone accumulé, transformant ces puits en sources d’émissions ». Ce que confirme Docteur Serge Gildas ZANVO, forestier agronome et expert des ressources côtières : « La destruction des mangroves est synonyme de perte de puits de carbone ».

Koffi se souvient du moment où sa perception a changé. « Un jour, des agents sont venus nous expliquer que quand on coupe la mangrove, on libère le carbone qu’elle garde dans le sol. C’est comme si on ouvrait une marmite fermée depuis des années », raconte-t-il. Cette séance de sensibilisation organisée à l’occasion d’une journée de l’arbre a transformé sa vision. Lui qui n’avait jamais entendu parler de gaz à effet de serre a compris que ses gestes quotidiens avaient un impact au-delà de son village. Depuis, il a revu ses sources d’approvisionnement en bois de chauffe.

Nid naturel de vie

Au Bénin, des initiatives nationales et locales encouragent la restauration des mangroves comme solution fondée sur la nature. Les politiques environnementales s’alignent progressivement sur les engagements climatiques internationaux pris dans le cadre de l’Accord de Paris. « Les mangroves de Togbin ne sont donc pas seulement un patrimoine écologique elles constituent un atout stratégique pour atteindre les objectifs de réduction des émissions et d’adaptation aux impacts climatiques », notifie le colonel Fiacre AHONONGA, Coordonnateur Projet Mangrove. « Ces zones interviennent donc considérablement dans la balance de lutte contre les changements climatiques. Par ailleurs, de façon spécifique, les mangroves ont encore la capacité d’en stocker plus comparées aux autres types de forêts de zone humide », ajoute Docteur Serge Gildas ZANVO.

Au-delà de la séquestration du carbone, les mangroves rendent de multiples services écosystémiques. Elles protègent les côtes contre l’érosion, atténuent la force des vagues et limitent les inondations. Dans une zone littorale comme Togbin, vulnérable à la montée du niveau de la mer et aux phénomènes extrêmes, leur rôle est vital. « Depuis qu’on a arrêté de couper et qu’on replante, on a remarqué une certaine différence lorsque des vents forts soufflent sur la côte », assure Koffi.

Les mangroves sont également des nids naturels pour de nombreuses espèces de poissons, de crabes et de crevettes. Pour les pêcheurs, leur destruction signifie à terme la raréfaction des ressources halieutiques. La protection de ces forêts rejoint ainsi une logique économique et sociale : préserver la mangrove, c’est sécuriser les moyens de subsistance des communautés locales.

Les rapports internationaux tirent cependant la sonnette d’alarme. Depuis les années 1970, une part significative des zones humides mondiales a disparu sous l’effet de l’urbanisation, de l’aquaculture intensive, de l’exploitation du bois et de la pollution. Chaque hectare détruit représente non seulement une perte de biodiversité, mais aussi un stock de carbone potentiellement relâché dans l’atmosphère, aggravant le réchauffement climatique. « Les mécanismes de financement carbone (crédits carbone, solutions fondées sur la nature) sont adaptés aux zones humides ou aux mangroves. Le défi qui reste derrière la porte est comment chaque État va s’y prendre pour monter des projets répondant aux normes afin d’accéder aux financements », confie Docteur Serge Gildas ZANVO.

Restauration, entretien et engagement s’imposent

« Restaurer la mangrove est gage de maximiser le stock de carbone. Cependant, il faut noter qu’il ne s’agit pas seulement de restaurer mais aussi de suivre la superficie restaurée pour l’établissement réel des individus mis en terre », conseille Docteur Serge Gildas ZANVO. À Togbin, la pression foncière et l’expansion urbaine demeurent des menaces réelles. Pourtant, l’histoire de Koffi montre qu’un changement de comportement est possible lorsque l’information circule. Aujourd’hui, il participe à des campagnes de sensibilisation et décourage les plus jeunes de détruire la mangrove. Il est devenu, sans le savoir, un ambassadeur du carbone bleu.

L’enjeu est désormais d’allier savoirs scientifiques et connaissances locales. Les chiffres des rapports internationaux donnent du poids aux arguments : ils montrent que les mangroves sont des alliées puissantes contre le changement climatique. Mais ce sont les récits comme celui de Koffi qui incarnent cette réalité sur le terrain. La transition écologique ne se décrète pas uniquement dans les conférences internationales ; elle se construit aussi dans les villages côtiers, au rythme des marées.

À Togbin, chaque palétuvier laissé debout est une petite victoire contre le réchauffement climatique. Derrière ses racines aériennes se cache un réservoir invisible de carbone, un rempart contre l’érosion, un refuge pour les poissons et un espoir pour les générations futures. « La mangrove, c’est une armure. Si on la protège, elle nous protège aussi. » Résume, en quelques mots le jeune ambassadeur du carbone bleu.

Gloria AKOAKOU


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